Incarcération de Jean-Claude BOUDA. La justice burkinabè enfin réveillée ?

: 24 juin 2020  

Directeur général du Salon international de l’artisanat de Ouagadougou de 1997 à 2009, ministre de la Jeunesse de la Formation et de l’Insertion professionnelle de janvier 2016 à février 2017, puis ministre de la Défense Nationale et des Anciens Combattants de février 2017 à janvier 2019, Jean-Claude BOUDA est incarcéré depuis le mardi 26 mai à la maison d’arrêt et de correction de Ouagadougou (MACO). Il serait poursuivi pour « faux et usage de faux, blanchiment de capitaux, et délit d’apparence », suite à une plainte déposée en justice contre lui par le Réseau national de lutte anti-corruption (Ren-Lac). En attendant la suite et son dénouement, lecture et enseignements à tirer d’une affaire inédite, qui ne manque pas de défrayer la chronique.

Qui l’eut cru ? Un « proche parmi les proches » du chef de l’Etat sous les verrous, pris par les mailles de la justice. Cela n’arrive pas souvent sous nos tropiques. Le plus souvent, dans les cercles du pouvoir en Afrique, la disgrâce tombe généralement lorsqu’il y a une suspicion de complot militaire ou de trahison politique, pouvant mettre en jeu le fauteuil présidentiel ou nuire à la stabilité du système dirigeant en place. Depuis décembre 2018, les commentaires outragés et indignés allaient certes bon train, sur la villa cossue que l’ex-ministre de la Défense se serait construite, à l’occasion de la célébration de la fête nationale de l’indépendance à Manga, dans son fief. Personne pour autant, à commencer sans doute par le Ren-lac lui-même, ne donnait cher de cette plainte en justice pour « faits de délit d’apparence, d’enrichissement illicite, de fausses déclarations d’intérêts et de patrimoine et délit d’acceptation de cadeaux indus ».

Faut-il alors voir l’arrestation et l’incarcération de Jean-Claude BOUDA comme la manifestation concrète d’une indépendance affirmée de la justice vis-à-vis du pouvoir politique au Burkina Faso ? En tout cas, il y a là comme un pas très tentant à franchir, pour tous ceux qui voient en l’indépendance réelle du juge, l’espoir d’une liberté véritable et la garantie d’une société plus juste et plus équitable.

Depuis peu, par un certain nombre d’actes et d’attitudes que l’on pourrait qualifier de défiance, la magistrature burkinabè n’a en tout cas pas manqué de faire montre et d’afficher ouvertement une certaine volonté et des velléités d’affranchissement institutionnel, qui semblent particulièrement animer ce corps. Tant mieux, pourrait-on dire pour le justiciable. Principalement lorsque l’on sait et qu’on se remémore les injustices et les préjudices subis, les spoliations, les désillusions, les frustrations endurées, du fait du phénomène dit des « juges acquis » et de l’inféodation (pour ne pas dire soumission) du système judiciaire au pouvoir politique, il n’y a pas si longtemps que ça de cela.

Mieux vaut tard que jamais.

On a presque envie d’applaudir cette justice qui, enfin, semble vouloir assumer son indépendance. Ce d’autant plus que, depuis l’application effective de la nouvelle loi sur le statut des magistrats voulu par la charte sur la justice adoptée sous la transition, cette indépendance coûte extrêmement cher au peuple et aux contribuables burkinabè. A ce sujet, certaines catégories de travailleurs, à tort ou à raison, ne décolèrent pas et n’ont pas fini de tenir grief au président du Faso, d’avoir accordé aux magistrats les avantages financiers et matériels liés à leur rôle et statut de serviteurs d’une justice nouvelle et réellement indépendante. Nul doute que si, même peut-être de mauvais cœur, le politique a laissé faire et ne s’est pas interposé par tout moyen à l’embastillement d’un des siens, c’est par respect pour l’indépendance de cette justice, à qui l’exécutif a donné tous les moyens nécessaires pour l’être.

  • Un aperçu de la bâtisse en cause, qui a fait le tour des réseaux sociaux

A la suite du président du Faso, dont on dit que Jean-Claude BOUDA serait un ami très proche, et de ses camarades de parti, il convient donc dorénavant de laisser place à la justice. Toute la justice, rien que la justice. Dans un post publié sur sa page Facebook le jour de son arrestation, le principal concerné a lui-même indiqué s’être volontairement mis à la disposition de la justice, pour la manifestation de la vérité. Une démarche, quoi qu’il en soit, qui entre en droite ligne avec le cap fixé et de la conduite dictée par le candidat-président en 2015. A savoir la promesse d’une gouvernance vertueuse dans laquelle nul, pas même lui ni encore moins un quelconque de ses ministres, ne saurait être au-dessus de la loi. Le sort a voulu que ce soit l’un des présumés intimes de Roch Marc Christian KABORE qui tombe le premier entre les mains de la justice. C’est tout à son honneur que le chef de l’État, conformément à sa promesse de campagne, n’ait visiblement pas cherché à faire entrave à la justice dans ce dossier.

Pour autant, en rappel d’un sacro-saint principe de la justice, il ne faudrait surtout pas que Jean-Claude BOUDA soit transformé non plus en victime d’une guerre aveugle des pouvoirs. Pour lui comme pour tout autre justiciable poursuivi, la présomption d’innocence doit prévaloir. Autrement dit, tant qu’il n’a pas été jugé, reconnu coupable et condamné pour tout ou en partie des chefs d’accusation qui lui valent aujourd’hui de dormir à la MACO, il est inutile voire malveillant de chercher, d’une manière ou d’une autre, à faire de lui le trophée d’assouvissement d’un populisme institutionnel inavouable et malsain. Dans le contexte palpable de guerre larvée qui prévaut entre l’appareil judiciaire et le pouvoir exécutif dans notre pays, il n’est pas exagéré de craindre que la soif de justice sans aucune exclusive ni passe-droit, ne soit le prétexte cynique d’une chasse ouverte aux justiciables politiques à têtes couronnées.

 

Par devoir d’ingratitude.  

 

Au-delà du cas de Jean-Claude BOUDA et de semblables autres qui pourraient être dénichés et/ou instruits dans les jours, les semaines ou les mois à venir, il y a de très bonnes autres raisons et dossiers sur lesquels on pourrait se féliciter de voir la justice burkinabè enfin se réveiller. Sans avoir besoin de les citer, tant ils sont connus et anciens pour quelques-uns parmi les plus emblématiques de ces dossiers. Il faut espérer que le volontarisme galvanisant de l’indépendance octroyée donne aux acteurs de notre système judiciaire le souffle et l’énergie nécessaires, pour s’attaquer avec une conscience professionnelle aussi aigüe et s’atteler avec un acharnement patriotique et constructeur, à vider un à un l’ensemble des dossiers pendants et brûlants, anciens comme nouveaux.

En tout cas, le peuple burkinabè attend, avec une impatience compréhensible, difficilement contenue depuis de très longues années, de connaître un jour le fin mot de certains crimes économiques, politiques ou de sang qui ont été commis. Non jugés et donc restés impunis jusqu’à date, quelques-uns d’entre eux contribuent singulièrement à empoisonner et à entretenir un climat sociopolitique délétère dans notre pays.

Tout en saluant une fois de plus la volonté affichée de faire la lumière sur cette affaire dite de la villa de Manga de l’ex-ministre de la Défense Jean-Claude BOUDA, il faut donc souhaiter et espérer que les magistrats burkinabè persistent avec partialité et lucidité. Que dans cette dynamique nouvelle, ils sachent s’armer de la détermination morale qu’il faut et se donner les moyens éthiques appropriés, pour poursuivre leur quête de vérité et de justice. Sans haine ni rancune, sans jalousie ni autre forme de mesquinerie. C’est la condition indispensable d’une justice véritable, acceptée de tous, parce qu’exempte de toute influence ou manipulation. Toute chose que les dignes fils et filles du Burkina Faso appellent tous de leurs vœux.

 

La rédaction